CHAPITRE 3 - QU'EST-CE QUE LE TRAVAIL SPIRITUEL - Septembre 1916

En rapport avec ce sujet, nous citons quelques extraits du merveilleux poème de Longfellow, intitulé "La Belle Légende":


"Seul dans sa cellule,
Agenouillé sur des dalles de pierre,
Le moine priait avec contrition
Pour ses péchés et négligences;
Priait pour plus d'abnégation
Dans l'épreuve et dans la tentation.
Le cadran marquait midi,
Et tout seul était le moine
Soudain, comme dans un éclair,
Une lumière d'une splendeur extraordinaire
Illumina tout en lui et autour de lui
Dans cette étroite cellule de pierre,
Et devant lui était la vision bénie
De notre Seigneur, qu'un halo élyséen
Entourait d'un divin rayonnement,
Le recouvrant comme un vêtement."

Ce n'était cependant pas le Seigneur souffrant, mais le Christ nourrissant la multitude et guérissant les malades.

Dans une attitude suppliante,
Les mains croisées sur sa poitrine,
Emerveillé dans son adoration.
Le moine était dans l'extase (...)
Alors, durant cette exaltation,
Il entendit avec consternation
Retentir la cloche du couvent
Qui, à travers cours et corridors,
Semblant ne vouloir cesser jamais,
Sonnait, sonnait sans arrêt."

C'était l'appel au devoir de nourrir les pauvres comme l'avait fait le Christ, car il était l'aumônier de la Fraternité.


L'hésitation et la détresse
Se mêlaient à son adoration;
Fallait-il s'en aller, ou bien rester?
Devait-il faire attendre les pauvres
Affamés à la porte du couvent,
Jusqu'au départ de la vision?
Devait-il négliger cet hôte radieux,
Manquer d'égards envers son visiteur
Pour une troupe de grossiers mendiants,
Se pressant à la grille du couvent?
La vision resterait-elle, ou non?
Reviendrait-elle après son absence?
Alors, en lui, une voix intérieure
Murmura, clairement et distinctement,
Comme tout près de l'oreille:
Fais ton devoir, cela vaut mieux;
Pour le reste, remets-t'en à Dieu


Aussitôt, il se met debout
Avec un regard désolé,
Vers la vision qu'il doit quitter,
Sort en hésitant de sa cellule,
S'éloigne lentement vers sa tâche.
A la grille, les pauvres attendaient,
Regardant à travers les barreaux
Avec des regards terrorisés
Qui sont le lot des malheureux
Dont les besoins, trop souvent,
Suscitent les portes qui se ferment,
Et le dédain des pas qui s'éloignent,
Habitués qu'ils sont à la disgrâce,
Accoutumés, hélas, au goût
Du pain par lequel on meurt!
Mais aujourd'hui, pourquoi leur semblait-il
Que la grille, en s'ouvrant lentement,
Etait comme la porte du paradis?
En son coeur attendri, le moine priait,
Songeant aux malheureux sans foyer,
A ce qu'ils doivent souffrir et endurer
A ce qui se voit ou ne se voit pas.
Et la voix intérieure murmura:
Quoi que ce soit que tu fasses
Envers le plus humble des miens,
C'est vraiment à moi que tu le fais.


A lui vraiment? Mais alors,
Si la vision lui était apparue
Sous forme d'un hère déguenillé,
Se serait-il agenouillé devant lui,
Ou l'aurait-il écouté avec dédain
Avant de s'en détourner avec dégoût?
Ainsi le questionnait sa conscience
Pleine de troublantes suggestions,
Et finalement, d'une allure précipitée,
Il se dirigea vers sa cellule,
Et vit alors le couvent illuminé
D'une lumière surnaturelle,
Comme une nuée se déployant
Sur le sol, les murs et le toit.


Mais il s'arrêta émerveillé
Vers le seuil de sa porte,
Car la vision était toujours là,
Tout comme il l'avait quittée
Quand la cloche du couvent,
Semblant ne vouloir cesser jamais,
Sonnait, sonnait sans arrêt
Pour l'appeler à remplir sa tâche.
Durant cette heure interminable,
Elle avait attendu son retour,
Et il sentit son coeur se serrer
Comprenant soudain la signification
Quand la vision bénie lui dit:
Si tu étais resté, j'aurais dû te quitter!"

Permettez-moi de vous raconter une histoire: dans les anciens temps - très, très anciens - les ténèbres enveloppaient la terre et les hommes cherchaient à tâtons la lumière. Certains l'avaient trouvée, et il s'efforçaient d'en montrer la réflexion à d'autres, aussi étaient-ils très recherchés. Parmi eux se trouvait quelqu'un qui avait séjourné un peu de temps à la ville de lumière et avait absorbé un peu de sa luminosité; aussitôt, les gens de toutes les régions de ce monde obscur sont partis à sa recherche. Ils ont couvert de très grandes distances parce qu'ils avaient entendu parler de cette lumière. En apprenant qu'une foule nombreuse se dirigeait vers sa maison, cet homme s'est mis au travail et s'est préparé à les recevoir de son mieux. Il a planté des poteaux tout autour de sa demeure et y a installé des lampes pour que ses visiteurs ne trébuchent pas dans l'obscurité. Son entourage et lui-même se sont mis à leur service, et il les enseignait de son mieux.

Mais bientôt quelques-uns des visiteurs ont murmuré contre lui; ils avaient pensé le trouver assis sur un trône, rayonnant d'une lumière céleste et, dans leur imagination, ils s'étaient vu en adoration devant lui. Mais au lieu de la lumière spirituelle qu'ils attendaient, ils l'avaient surpris en train d'installer des fils électriques pour éclairer l'endroit. Il ne portait même ni turban, ni robe, parce qu'une règle fondamentale de l'Ordre auquel il appartenait prescrivait à ses membres de se vêtir suivant la coutume du pays dans lequel ils vivaient.

Ainsi, les visiteurs en avaient conclu qu'ils avaient été dupés et trompés et qu'il ne possédait pas la lumière. Ils ont ramassé des pierres pour les lui jeter, ainsi qu'à son entourage, et ils l'auraient tué s'ils n'avaient pas craint la loi qui, dans ce pays, exigeait oeil pour oeil et dent pour dent. Ils sont alors retournés dans le pays des ténèbres, et chaque fois qu'ils voyaient une âme se dirigeant vers la lumière, ils levaient les bras au ciel avec horreur en s'écriant: "N'allez pas là-bas; ce n'est pas la vraie lumière. Ce n'est qu'un feu follet qui vous égarera. Nous savons qu'il n'y a là aucune spiritualité". Beaucoup ont ajouté foi à leurs mises en garde, et c'est ainsi que, une fois de plus, s'est renouvelée la sentence figurant dans un de leurs anciens livres: "Et ce jugement, c'est que, la lumière étant venue dans le monde, les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière" (Jean 3:19).

Ainsi en était-il autrefois, ainsi en est-il aujourd'hui. Les gens vont çà et là en recherchant la lumière. Souvent, comme Sir Launfal, ils vont jusqu'au bout du monde, gaspillant une vie entière à la recherche de ce qu'ils appellent "spiritualité", et ne rencontrent que déception sur déception. Mais de même que Sir Launfal, après avoir passé toute sa vie en vaines recherches loin de chez lui, a fini par trouver le Saint-Graal à la grille de son château, ainsi tout chercheur sincère, aspirant à la spiritualité, doit la trouver, et la trouvera dans son propre coeur. Le seul danger est que, pareil à ces chercheurs de lumière, il la laisse échapper, faute de l'avoir reconnue. Personne ne peut reconnaître la vraie spiritualité chez autrui avant de l'avoir développée dans une certaine mesure en lui-même.

Par conséquent, il est nécessaire de définir bien nettement ce qu'est la "spiritualité", afin de nous fournir un guide permettant de découvrir ce grand attribut du Christ. A cet effet, il nous faut abandonner toute idée préconçue, sinon nous échouerons certainement. L'idée la plus courante est que la spiritualité se manifeste par la prière et la méditation, mais en considérant la vie de notre Sauveur, nous verrons qu'il était loin d'être désoeuvré. Il ne vivait pas en solitaire; il ne s'est pas caché loin du monde comme un ermite. Il se mêlait aux gens, il leur portait journellement secours; il les nourrissait lorsque c'était nécessaire, les guérissait chaque fois qu'il en avait l'occasion et, de plus, il les enseignait. Ainsi, il était, dans le sens le plus exact du terme, un serviteur de l'humanité.

Dans la "Belle Légende", le moine l'a vu lorsqu'il priait et qu'il a eu son extase, mais à ce moment même la cloche du couvent s'est mise à sonner, et son devoir était d'aller imiter le Christ, en nourrissant les malheureux qui se pressaient à la grille du couvent. Grande était la tentation de rester dans sa cellule et de baigner dans ces vibrations célestes, mais alors la voix s'est faite entendre: "Fais ton devoir, cela vaut mieux; pour le reste, remets-t'en à Dieu". Comment aurait-il pu adorer le Sauveur qu'il voyait nourrir les pauvres et guérir les malades, s'il avait délaissé au même moment les pauvres affamés qui attendaient à l'entrée qu'il remplisse son devoir? Il aurait été très mal de sa part de rester devant sa vision, et c'est pourquoi elle lui dit à son retour: "Serais-tu resté, j'aurais dû m'en aller".

Un acte aussi égoïste serait allé complètement à l'encontre du but recherché. S'il n'avait pas été fidèle dans les petites choses faisant partie de ses devoirs terrestres, comment aurait-il pu espérer être fidèle dans les travaux spirituels plus importants (Luc 16:10)? Naturellement, à moins qu'il n'ait bien passé l'épreuve, on ne saurait lui donner de plus grands pouvoirs.

Nombreux sont ceux qui recherchent des pouvoirs spirituels et qui vont d'un centre d'occultisme à un autre, ou qui se retirent dans des couvents ou autres retraites, espérant par là éviter les bruits et les séductions du monde pour cultiver leur nature spirituelle. Ils sont plongés du matin au soir dans le rayonnement de la prière et de la méditation pendant que le monde gémit dans la douleur. Ils s'étonnent alors de ne faire aucun progrès, de ne pas avancer sur le sentier de l'aspiration. En vérité, la prière et la méditation sont nécessaires, absolument nécessaires à la croissance de l'âme, mais nos efforts sont voués à l'échec si nous faisons dépendre cette croissance des prières, car alors elles ne sont que des mots. Pour obtenir des résultats, nous devons vivre de telle manière que toute notre vie devienne une prière, une aspiration. Comme l'exprime Emerson:


"Même si vos genoux jamais ne se plièrent,
Vers les cieux s'élèvent vos constantes prières.
Inspirées par le bien, ou le beaucoup moins bien,
Recevant la réponse qui le mieux leur convient."


Autrement dit, ce ne sont pas les paroles de la prière qui comptent, mais bien la vie qui suscite cette prière.

A quoi sert-il de prier le dimanche pour la paix dans le monde, si l'on confectionne des armes pendant les jours ouvrables? Et quand on porte la haine en son coeur, comment peut-on prier Dieu et pardonner nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés?

Il n'y a qu'un moyen de prouver notre foi: c'est par nos oeuvres. Peu importent les conditions de vie dans lesquelles nous sommes placés, qu'elles soient élevées ou inférieures, que nous soyons riches ou pauvres. Il importe peu que nous soyons occupés à installer des lumières électriques pour éviter des accidents à nos semblables, ou que nous ayons le privilège de nous tenir comme conférenciers sur une estrade pour diffuser la lumière spirituelle et montrer aux autres le chemin de l'âme. Il est absolument dénué d'importance que nos mains soient salies par d'humbles travaux, tels que par exemple le creusage d'un égout pour entretenir la santé dans notre communauté ou qu'elles soient douces et blanches comme l'exigent les soins donnés aux malades.

Le seul critère qui détermine si un travail est spirituel ou matériel, c'est notre attitude à cet égard. L'ouvrier qui installe l'électricité peut être bien plus avancé en spiritualité que le conférencier, car nombreux sont ceux, hélas, qui se livrent à ce devoir sacré avec le désir de charmer les oreilles de leur assemblée par un beau discours plutôt que de faire preuve d'amour sincère et de sympathie. Il est bien plus noble de nettoyer un égout obstrué, comme l'a fait le "frère méprisé" dans la pièce de Kennedy, "Le Serviteur dans la Maison" (voir "Trame de la Destinée", chapitre 14), que de vivre dans la fausse dignité des fonctions d'un "maître" qui impliquent une spiritualité brillant parfois par son absence. Tous ceux qui essaient de cultiver cette rare faculté doivent toujours commencer par faire toutes choses à la gloire du Seigneur, car alors le genre de travail ne joue aucun rôle. Creuser un égout, inventer un procédé économique, prêcher un sermon, ou toute autre activité, est un travail spirituel quand il est accompli dans l'amour de Dieu et de l'humanité.



Chapitre 04
Table des Matières