CHAPITRE 5 - LE SECRET DU SUCCES - Octobre 1917

Ce sujet intéressera sans doute tout le monde, car nous désirons tous la réussite et le succès, mais il faut d'abord préciser en quoi consiste le succès. A cette question, il se peut que chacun trouve une réponse différente, mais un peu de réflexion nous fera comprendre que, quel que soit le chemin choisi pour l'atteindre, ce chemin doit suivre l'orientation générale de l'évolution de l'humanité. Par conséquent, il doit exister une réponse générale à la question: "En quoi consiste le succès, et quel en est le secret?" Cependant, on ne trouvera pas la solution en examinant seulement la vie de l'homme à l'époque actuelle. Il faut en effet considérer ce qu'elle a été précédemment et envisager ce qu'elle pourrait être dans le futur, afin d'obtenir la perspective nécessaire pour arriver à trouver une réponse logique à cette importante question.

Il n'est pas nécessaire d'entrer dans les détails, aussi dirons-nous simplement qu'aux premières époques de son évolution, l'homme en devenir descendait des mondes spirituels pour se plonger dans l'existence matérielle, aussi le secret du succès résidait dans la connaissance du monde physique et de ses conditions. A cette époque, il n'était pas nécessaire de parler aux hommes des mondes spirituels et de nos corps plus subtils, tout cela étant évident, car nous vivions sur ces plans et nous pouvions voir ces corps, mais nous étions en train de descendre dans le monde physique, et c'est pourquoi les écoles d'initiation enseignaient à l'humanité les lois du monde physique et les initiaient aux arts et métiers grâce auxquels ils pourraient partir à la conquête du monde matériel. Depuis ce temps jusqu'à une date relativement récente, l'humanité a travaillé à se perfectionner dans ces branches du savoir humain, lesquelles ont atteint leur plus haute expression dans les siècles qui ont précédé la découverte de la vapeur et qui, de nos jours, sont en décadence.

A première vue, cette idée de décadence peut sembler non fondée, mais un examen attentif des faits en démontrera bien vite la véracité. Dans ce qu'on a appelé "l'âge de l'obscurantisme", il n'y avait pas d'usines, mais chaque ville et village avait de petits ateliers dans lesquels le "maître", parfois seul ou avec quelques ouvriers et apprentis, fabriquait les objets de sa profession à partir de la matière brute jusqu'à l'achèvement de l'objet, en exerçant son habileté et son instinct créateur, en mettant tout son coeur et toute son âme dans les objets qu'il confectionnait. S'il était forgeron, il savait créer des oeuvres d'art pour des enseignes, des grilles et autres productions qui contribuaient à l'ornement et à la beauté archaïque des cités moyennâgeuses. Ses oeuvres ne lui échappaient pas entièrement, car en parcourant les rues, il pouvait revoir ses travaux et se féliciter de leur beauté; il était également fier de sa connaissance qui lui avait gagné le respect et l'admiration de ses concitoyens pour son travail consciencieux et artistique. Le menuisier faisait le cadre des chaises et les tapissait en inventant ces modèles que nous essayons aujourd'hui de copier; le cordonnier, le tisserand et tous les autres artisans sans exception produisaient des articles finis à partir de la matière brute et chacun trouvait une satisfaction dans l'exercice de son talent créateur. On entendait le chant du forgeron, avec l'accompagnement du marteau sur son enclume, et tous les ouvriers, compagnons et apprentis ne se sentaient pas esclaves, mais des maîtres en devenir.

Alors est venu l'âge de la vapeur et de la machine, instaurant un nouveau système de travail. Jusque-là l'article était façonné à partir de la matière première par un seul homme, ce qui donnait une satisfaction à son instinct créateur, le nouveau système était de faire de l'homme le serviteur de la machine qui ne fabriquait que des pièces détachées, lesquelles étaient ensuite assemblées par d'autres ouvriers. Bien que ce système ait diminué le coût de production et augmenté le rendement, il ne laissait plus à l'homme l'occasion de manifester son instinct créateur; il est devenu un simple organe de la machine, la dent d'une roue. Dans les boutiques du Moyen Age, l'argent n'était pas la chose essentielle, car la joie de produire surpassait tout et le temps importait peu. Mais avec ce nouveau système, l'homme s'est mis à travailler pour de l'argent et "contre la montre", si bien que les âmes des patrons et des ouvriers sont maintenant dans le dénuement. Ils ont perdu ce qui était substantiel pour ne retenir que l'ombre de tout ce qui fait la vie digne d'être vécue, car ils travaillent pour des choses qu'ils ne peuvent utiliser et dont ils ne peuvent jouir. Ceci s'applique aussi bien aux patrons qu'aux ouvriers.

Que dirions-nous d'un jeune homme qui se donnerait pour but d'accumuler un million de mouchoirs qu'il ne pourrait jamais utiliser? Nous le traiterions sûrement d'insensé, mais pourquoi ne pas ranger dans la même catégorie un homme qui dépenserait toute son énergie et qui dépenserait tous les agréments de la vie pour devenir millionnaire? Ce système ne peut pas durer, car il donne une pierre à l'homme au lieu du pain qu'il réclame, et il devrait y avoir d'autres possibilités de se développer. De nouvelles normes doivent s'élaborer, de nouveaux idéaux doivent se faire jour et nous apporter un élargissement de nos perspectives. Pour avoir une idée de la direction que prendra l'évolution, il nous faut recourir à ceux qui, parmi nous, sont les plus doués d'inspiration: les poètes et les clairvoyants. Parmi eux, Lowell est peut-être celui qui exprime le mieux cette idée dans sa Vision de Sir Launfal. Un chevalier quitte son château, animé du désir de faire de grands exploits pour Dieu, va rejoindre les croisés et part à la recherche du Saint- Graal dans la lointaine Palestine. Il se prépare à partir, satisfait de lui- même, orgueilleux et arrogant, ne pensant qu'à sa mission. A la grille du château, il rencontre un pauvre lépreux qui tend une main suppliante en demandant l'aumône. Sir Launfal, cependant, n'a aucune compassion, mais afin de se débarrasser de cet être répugnant, il lui jette une pièce d'or et s'efforce de l'oublier.

"Le lépreux ne ramassa pas l'or dans la poussière:
"Mieux vaut pour moi la croûte du pauvre,
Mieux vaut sa bénédiction,
Même si, les mains vides, je quitte sa porte.
L'aumône que la main peut tenir
N'est pas la véritable aumône.
Celui qui donne par sentiment du devoir
Ne donne qu'un métal sans valeur.
Mais celui qui partage son maigre avoir
Avec ce qui est invisible, et que relie
Ce lien de beauté spirituelle
Qui soutient, pénètre et unit tout,
La main ne peut étreindre son don entier;
Le coeur se tend, avide, pour le recevoir,
Car un dieu accompagne cette aumône
Et la rend abondante pour l'âme
Qui mourait de faim dans l'ombre".

Mais qu'est devenu Sir Launfal? Pouvait-il espérer, dans un tel état d'esprit, parvenir au succès et découvrir le Graal? Sûrement pas, et c'est pourquoi il ne rencontre que déceptions sur déceptions. Finalement, il revient vers son château, découragé et devenu humble de coeur. Il y retrouve le lépreux, et à sa vue,

"En lui, son coeur était cendre et poussière;
Il partagea avec lui son unique croûte,
Il brisa la glace au bord du ruisseau
Et donna au lépreux à manger et à boire".

Ayant ainsi accompli son devoir charitable, il voit enfin venir sa récompense:

"Le lépreux n'était plus accroupi à son côté,
Mais se tenait devant lui, glorifié" (...)

"Et la Voix plus douce que le silence dit:
"Oui, c'est moi, ne sois pas effrayé.
Dans bien des pays, sans succès,
Tu as passé ta vie à chercher le Saint-Graal.
Regarde, il est ici! Cette coupe que tu viens
De remplir pour moi au ruisseau,
Cette croûte est mon corps brisé pour toi,
Cet eau le sang que je versai sur la croix;
La Sainte Cène est célébrée vraiment
Dans tout ce que nous partageons avec autrui.
Ce n'est pas ce que l'on donne, mais ce que l'on partage,
Car le don, sans celui qui donne, est stérile.
Qui se donne avec son aumône nourrit trois personnes
Lui-même, son prochain affamé et moi-même".

Dans ces vers, on découvre le secret du succès, qui consiste à faire les petites choses apparemment désagréables, mais qui sont à notre portée, au lieu de s'en aller au loin à la recherche d'illusions chimériques qui n'apportent jamais rien de défini ni de tangible.

"Et quel avantage peut-on obtenir par le moyen préconisé?" pourrait-on demander. Là encore, nous pouvons trouver la réponse chez un poète, Oliver Wendell Holmes, qui nous parle du petit nautile enfermé dans sa coquille. Il construit d'abord une petite cellule juste assez grande pour le contenir. Ensuite, à mesure qu'il grandit, il en ajoute une un peu plus vaste, qu'il occupera dans la période suivante de croissance, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ait formé une coquille en spirale aussi grande que possible, qu'il abandonne alors. L'auteur développe cette idée dans les vers qui suivent:

"Mon âme, bâtis-toi de plus fières maisons, Durant que coulent les saisons Laisse au passé sa voûte basse; Fais un temple plus beau que celui qu'il remplace! Abrite-toi sous un dôme plus altier Jusqu'au jour où, enfin libérée De ton écaille devenue inutile, Tu quitteras la mer agitée de la vie!"

Quand nous en sommes à ce point, nous avons obtenu le succès, tout le succès qu'il est possible d'obtenir dans le monde actuel, et nous entrons dans une nouvelle sphère, avec de plus importantes occasions de servir.



Chapitre 06
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