Et de nouveau voici Pâques. Les jours tristes et sombres de l'hiver sont passés. Notre Mère Nature enlève son manteau neigeux et glacial, et les myriades de graines protégées dans le sol meuble percent cette couche et parent la terre de ses plus beaux atours, en une vraie profusion de cou-leurs gaies et vives, préparant les berceaux de verdure pour les noces des bêtes et des oiseaux. Même en cette année de guerre (1918) le chant de vie résonne plus fort que le chant de mort. "O mort! où est ton aiguillon? O tombeau! où est ta victoire?" (1 Corinthiens 15:55). Christ est ressuscité; il est les prémices, la résurrection et la vie; quiconque croit en lui ne périra pas, mais aura la vie éternelle (I Corinthiens 15:20).
Ainsi, en cette saison-ci, l'esprit du monde civilisé se tourne vers la fête de Pâques, commémorant la mort et la résurrection d'un être dont l'histoire est écrite dans les Evangiles, un être des plus nobles qui soient, connu sous le nom de Jésus. Mais le mystique chrétien considère d'un point de vue plus profond et plus étendu cet événement cosmique qui se renouvelle annuellement. Pour lui, il s'agit d'une pénétration annuelle de la Terre par la vie du Christ cosmique, d'une inspiration qui commence en automne et culmine au solstice d'hiver, lorsque nous célébrons Noël, puis une exaltation qui arrive à son maximum à Pâques. L'inspiration, ou fécondation, se manifeste pour nous dans ce qui paraît être l'inactivité de l'hiver, mais l'exaltation de la vie du Christ se manifeste comme forces de résurrection qui donnent une nouvelle vitalité à tout ce qui vit et se meut sur terre; une vie abondante, non seulement pour fortifier, mais pour se multiplier et perpétuer l'espèce.
Ainsi, le drame cosmique de la vie et de la mort se renouvelle d'année en année parmi toutes les créatures qui évoluent, du haut de l'échelle jusqu'au bas. Le grand et sublime Christ cosmique lui-même, dans sa compassion, est assujetti à la mort en entrant dans les conditions contraignantes de notre Terre pendant une partie de l'année. Il est donc peut-être indiqué de nous rappeler quelques idées sur la mort et la résurrection, que nous oublions facilement.
Parmi les symboles cosmiques qui nous sont parvenus depuis l'Antiquité, nul n'est plus commun que celui de l'oeuf. On le trouve dans toutes les religions, par exemple dans les très anciennes Eddas des Scandinaves, qui nous parlent de l'oeuf du monde, refroidi par le vent glacé de Niebelheim, mais réchauffé par l'haleine du feu de Muspelheim jusqu'à ce que les différents mondes et l'homme viennent à l'existence. En nous tournant vers le sud ensoleillé, nous trouverons dans les Védas de l'Inde la même histoire sous la forme de Kalahansa, le cygne du temps et de l'espace, pondant l'oeuf qui est finalement devenu le monde. Chez les Egyptiens, nous trouvons le globe ailé avec le serpent ovipare, symbolisant la sagesse manifestée dans notre monde. Les Grecs ont repris ce symbole et l'ont vénéré dans leurs Mystères. Il était conservé par les Druides; il était aussi connu des Indiens qui ont construit la colline du grand serpent près de Locust Grove, dans l'Ohio. De nos jours, l'oeuf a conservé sa place dans le symbolisme sacré, quoique la grande majorité soit aveugle au "Mysterium Magnum" qu'il cache et révèle à la fois, et qui est le mystère de la Vie.
Si nous cassons la coquille d'un oeuf, nous trouvons à l'intérieur des liquides visqueux différemment colorés et de consistances variées. Mais si nous le plaçons à la température requise, une série de changements se produisent et, après peu de temps, une créature vivante brise sa coquille et en sort, prête à prendre sa place parmi ses semblables. Les habiles techniciens des laboratoires peuvent reproduire les substances de l'oeuf, les entourer d'une coquille et en faire une réplique parfaite de l'oeuf naturel, mais il en différera toujours sur un point: aucun être vivant ne peut éclore de ce produit artificiel. Il est donc évident que quelque chose d'intangible doit être présent chez l'un et absent chez l'autre.
Ce mystère séculaire qui produit une créature vivante est ce que nous appelons la vie. Du moment qu'elle ne peut être reconnue parmi les éléments de l'oeuf, même par le plus puissant microscope, bien qu'elle s'y trouve puisqu'elle amène le changement indiqué, elle doit donc pouvoir exister indépendamment de la matière. Ainsi, ce symbole sacré nous enseigne que, si la vie est capable de modeler la matière, elle ne dépend pas de son existence. Elle existe par elle-même, et puisqu'elle n'a pas de commencement, elle ne peut pas avoir de fin: c'est ce qui est symbolisé par la forme ovoïde de l'oeuf.
Nous sommes épouvantés du carnage qui a lieu sur les champs de bataille d'Europe, et à juste titre, vu la manière dont les victimes ont perdu la vie. Mais si nous considérons que la durée moyenne de la vie humaine n'est que de 50 ans et même moins, si bien que la mort en moissonne environ quinze cent millions en un demi-siècle (en 1916) ou trente millions par an, ou deux millions et demi par mois, nous voyons qu'après tout le total n'a pas tellement augmenté. Et lorsque nous avons la vraie connaissance que nous donne le symbole de l'oeuf, que la vie est incréée, sans commence-ment ni fin, cela nous permet de reprendre coeur et de comprendre que ceux qui sont actuellement arrachés de leur corps physique ne font que suivre un trajet cyclique analogue à celui de la vie du Christ cosmique qui pénètre notre globe en automne et le quitte à Pâques. Ceux qui sont tués vont simplement dans les mondes invisibles, d'où ils plongeront à nouveau dans la matière physique en entrant, ainsi que le font tous les êtres vivants, dans l'oeuf de la mère. Après une période de gestation, ils referont leur apparition dans la vie physique pour apprendre de nouvelles leçons dans la grande école. Ainsi, nous voyons comment la grande loi d'analogie opère dans toutes les phases et les circonstances de la vie. Ce qui arrive dans le grand univers à un Christ cosmique se présentera aussi dans les vies de ceux qui sont des Christs en devenir, et cela nous permettra de considérer avec davantage d'optimisme la présente lutte que ceux qui la voient sous un autre aspect.
En outre, nous devons nous rendre compte que la mort est une nécessité cosmique dans les circonstances actuelles, car si nous étions emprisonnés dans un corps tel que le nôtre, sans autre possibilité que d'y vivre éternellement et dans notre milieu actuel, les infirmités du corps et la nature peu satisfaisante de notre milieu nous rendraient bien vite tellement fatigués de vivre que nous supplierions d'être délivrés. Cela empêcherait tout progrès, si bien qu'il nous serait impossible de nous élever plus haut, ainsi que nous pouvons le faire en nous réincarnant dans de nouveaux véhicules et en naissant dans d'autres milieux, qui nous offrent de nouvelles possibilités de progresser. Ainsi, nous pouvons remercier Dieu de ce que, aussi longtemps que la renaissance dans un corps dense sera nécessaire pour nous développer, la délivrance par la mort existe pour nous permettre de nous libérer d'un instrument usé. Une nouvel-le naissance sous les cieux plus cléments d'un autre milieu nous donnera une chance de commencer une nouvelle vie pour y apprendre les leçons qui n'avaient pu être bien assimilées auparavant. Grâce à cette méthode, nous deviendrons, avec le temps, aussi parfaits que le Christ ressuscité. Il nous l'a ordonné et il nous aidera dans nos efforts.
![]()
| Chapitre 15 Table des Matières |
![]()